Enfants du Voyage, les routes de l'école

Si les voyages sont riches d’enseignements, l’itinérance rend souvent la scolarisation complexe. Difficile en effet de suivre le fil des cours lorsque l’on change d’école plusieurs fois par an, voire plusieurs fois par mois. Et pour les enfants dont les parents n’ont eux-mêmes pas été à l’école, la situation se complique encore un peu plus. 

La scolarisation des Voyageurs n’est pas une sinécure. Bien que tous les enfants soient en droit de se rendre à l’école, même s’ils ne stationnent que quelques jours sur une commune, les familles se heurtent souvent à des délais d’inscription trop longs, voire à des refus de scolarisation. A ce problème s’ajoute parfois une réticence culturelle à scolariser les enfants, par crainte notamment de la discrimination et du harcèlement dont ils sont parfois victimes. Les Tsiganes ont de plus une tradition orale : l’écrit est quasiment absent. Lorsque les adultes ne savent pas lire, les enfants ont du mal à percevoir l’utilité de la lecture. De plus, « l’école est très perturbante pour les Manouches. Dans leur culture, la mère est le pilier de la famille et doit veiller au bien-être des enfants. Les mettre entre les mains d’inconnus, ça ne se fait pas », indique Cyrille Schiltz, coordonnateur pour l’accueil des enfants itinérants pour le département de Haute-Saône. Cela explique que même sédentarisés, certains enfants du Voyage ne vont pas à l’école. Résultat : beaucoup souffrent d’une scolarité en pointillés, avec pour conséquence un niveau scolaire globalement inférieur à la moyenne nationale. Bien qu’il n’existe pas d’études chiffrées sur la scolarisation des enfants itinérants, État, enseignants et associations s’accordent sur le fait qu’il y a encore trop d’enfants du Voyage qui sortent de l’école sans savoir lire ni écrire. Mais il est impossible de généraliser. Il y a presque autant de parcours scolaires que d’enfants itinérants.

Les situations sont extrêmement variables en fonction du mode de déplacement. Lorsqu’ils peuvent être programmés à l’avance, par exemple pour les forains, l’organisation de la scolarité est plus aisée. A contrario, des déplacements très fréquents ou dictés par les expulsions rendent la scolarisation plus difficile. Pour gérer cette problématique, l’État a délégué son pouvoir aux académies, et plus précisément aux CASNAV, les Centres d’accueil pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du Voyage. Leur rôle a été renforcé en 2012 par le biais de trois circulaires qui préconisent de favoriser le présentiel plutôt que les cours par correspondance et de privilégier les classes ordinaires aux solutions spécifiques. Pour cela, les CASNAV peuvent disposer de coordonnateurs départementaux et de chargés de mission pour les enfants itinérants, qui font le lien entre écoles et familles et accompagnent les établissements pour améliorer la prise en charge de ces élèves. Cependant, d’un département à l’autre, la situation est très inégale. Aucune instance ne régule les CASNAV, et certains sont des coquilles vides. « La scolarisation des enfants du voyage repose encore sur des volontés individuelles. Tant qu’il n’y aura pas d’unité nationale, on n’arrivera pas à pérenniser les choses », déplore une professeure spécialisée.

Eviter les écoles ghettos

L’une des missions du CASNAV est de répartir les enfants itinérants dans les différents établissements scolaires de l’académie. Il arrive en effet que certaines écoles en accueillent beaucoup et d’autres aucun, soit du fait des établissements, soit du fait des familles. « Lorsque les parents trouvent une école qui a bonne réputation, ils veulent tous y aller », explique Cyrille Schiltz. En Haute-Saône, « on essaye de ventiler sur plusieurs établissements pour éviter de faire des écoles ghettos », rapporte-t-il. Mais ce n’est pas le cas partout. Ainsi, Raïssa, institutrice en Indre-et-Loire, elle-même fille de Tsiganes, a parfois jusqu’à 50 % d’enfants du Voyage dans sa classe. « Autant, ça fait trop. Ca créé du rejet de part et d’autre ». Mais certaines écoles voisines leur envoient les enfants même si elles ont obligation de les accepter, et puis les Voyageurs savent qu'ici, ils seront accueillis.

Certaines académies disposent d’un pôle d’enseignants formés à ces publics, la plupart du temps affectés à plusieurs établissements. Ils assurent diverses missions : former leurs collègues à l’accueil des enfants du Voyage, intervenir dans les classes ou prendre en charge des petits groupes d’élèves en difficultés scolaires pour leur permettre d’intégrer plus facilement une classe de leur âge, et surtout, créer un lien avec les familles pour les encourager à scolariser leurs enfants. Ce travail de longue haleine est précieux, mais il demande beaucoup de temps et d’engagement.

Une passerelle entre l'école et les familles

Dans certains départements, il est réalisé tout ou en partie par des associations qui mettent en place des antennes scolaires mobiles. Il s’agit de camions-école qui se rendent auprès des familles pour les sensibiliser à la nécessité de scolariser leurs enfants, et ce dès la maternelle afin d’habituer les enfants à l’école avant leur entrée en primaire et éviter ainsi de creuser un peu plus le fossé les séparant de leurs camarades sédentaires. « Notre objectif n’est pas de faire la classe, mais de créer des passerelles pour emmener les enfants vers l’école », explique Annie Millot, en charge de l’un des trois camions-école de la Franche-Comté. à l’intérieur, des livres, des jouets, du matériel pour dessiner et un instituteur (de l’enseignement catholique) qui peut aider les enfants dans leurs devoirs, faire découvrir l’école à ceux qui n’y sont jamais allés, et instaurer un dialogue avec les familles.

Lorsque ce travail est fait en collaboration avec les écoles et les coordonnateurs départementaux, il est très efficace. Ainsi, en Haute-Saône, un département où les camions-écoles existent depuis plus de 20 ans et travaillent en liens étroits avec le CASNAV, la quasi-totalité des enfants du Voyage est scolarisée en primaire. Dans le même esprit, d’autres organisent des écoles mobiles éphémères. C’est par exemple le cas de Fabienne Caraty, qui s’occupe des enfants itinérants dans le Vaucluse, où il y a une forte population de circassiens très mobiles et largement touchés par l’analphabétisme. « On a travaillé à raccourcir les délais d’accueil des enfants dans les écoles, mais ce n’est pas encore adapté. Pour ces enfants très rarement scolarisés, on monte parfois des écoles sous les chapiteaux, avec plusieurs enseignants qui prennent en charge des petits groupes d’élèves ». Cependant, « il faut faire attention aux dérives. Dans certains départements, des camions-écoles assurent eux-mêmes la classe. Du coup, les familles ne mettent pas leurs enfants à l’école, même lorsqu’elles partent s’installer ailleurs, où les antennes scolaires mobiles n’existent pas », signale Marie-Claire Simonin.

L’école par correspondance

L’autre mission des enseignants chargés de mission du CASNAV est d’apporter un soutien aux élèves inscrits aux CNED, le Centre national d’enseignement à distance. Ces cours, gratuits pour les familles itinérantes, sont souvent demandés par les familles du Voyage. L’an passé, 9.500 enfants itinérants y étaient inscrits, essentiellement âgés de plus de 12 ans. Ils peuvent ainsi poursuivre leur scolarité tout en restant en famille pour participer aux travaux et apprendre à travailler comme leurs parents. « On met les enfants à l’école jusqu’à 12 ans et puis ensuite on les met au travail. Chez nous, il n’y a pas de chômage », explique Milo Delage, commerçant itinérant et président de France Liberté Voyage.

Mais s’ils sont une solution pour quelques-uns, les cours par correspondance ne sont pas la panacée. Il arrive ainsi que le CNED ne soit perçu que comme un moyen de répondre à l’obligation d’instruction, certaines familles du Voyage considérant qu’une fois que l’enfant maîtrise la lecture, l’écriture et le calcul, il n’a pas besoin d’en savoir plus. Elles se contentent donc de renvoyer les devoirs aux dates prévues jusqu’aux 16 ans de l’enfant, quitte à ce qu’il quitte le système scolaire sans avoir acquis le « socle commun de connaissances ». Surtout, les cours par correspondance sont particulièrement inadaptés en cas de difficultés scolaires, nombreuses chez ces enfants à la scolarité en dents de scie. Il existe bien des cours d’alphabétisation adaptés, dits de « mise à niveau », mais « ils sont très mal faits », estime Marie-Claire Simonin, institutrice en charge des enfants itinérants dans deux écoles du Doubs. « Ce sont des cours au rabais, faits par des non professionnels ». Lorsque les enfants maîtrisent mal la lecture, les cours du CNED, qu’ils peinent à déchiffrer, sont inutiles. « Il n’est pas rare qu’ils finissent au feu », se désole un professeur.

Afin de bénéficier de l’aide de professeurs, les enfants itinérants inscrits au CNED peuvent se rendre une demi-journée ou une journée par semaine dans les collèges des villes où ils stationnent. Environ 150 conventions ont été signées entre le CNED et des collèges pour permettre cet accompagnement. Cette aide en classe, jugée nécessaire par tous, est une pratique en plein développement. Pour l’encourager, l’éducation nationale a mis en place la « scolarité partagée ». Il s’agit d’offrir à des élèves du CNED la possibilité d’intégrer des cours du collège plusieurs jours par semaine, « de les emmener en classe pour qu’ils puissent échanger avec des professeurs, des camarades et bénéficier de cours que le CNED ne peut pas leur offrir, comme l’éducation sportive, ou la possibilité de réaliser des expériences scientifiques », explique Elisabeth Clanet, chargée de mission par le ministère de l’éducation nationale auprès du CNED.

Sonia

Deux premières photos : Aset 70, dernière : Lutopik


A Douai, un internat pour les enfants itinérants

A Douai (dans le Nord), il existe une école primaire un peu particulière, qui accueille en internat 7 jours sur 7 environ 150 enfants : la moitié issue de familles de bateliers, l’autre de forains. C’est l’une des huit Écoles régionales du premier degré (ERPD) mises en place en France pour les enfants de familles non sédentaires, dispersées ou momentanément en difficulté, mais la seule à n’accueillir que des enfants itinérants, avec sur le même site l’école et l’internat. Il faut dire que parmi les voyageurs terrestres, peu acceptent de se séparer de leurs enfants sur de longues périodes. Quant aux bateliers, ils sont de moins en moins nombreux. La plupart des EPRD accueillent donc plutôt des enfants de familles en difficultés. En général, les élèves de Douai restent à l’internat toute l’année, hors vacances scolaires. L’école dispose de professeurs spécialisés. « On a à faire face à un problème propre à ces deux professions : 50 % des élèves n’ont jamais fréquenté l’école maternelle, ou alors de manière très irrégulière. Pour eux, il est souvent nécessaire de passer une année de plus en classe, le temps de se familiariser avec l’école, d’acquérir des bases qu’ils n’ont pas pu développer avant », explique Jean-Claude Romelé, directeur de l’EPRD de Douai. à l’issue de leur primaire, la majorité des élèves poursuivent leur scolarité au collège voisin qui dispose aussi d’un internat, et quelques-uns dans des établissements privés, les parents ayant parfois des craintes avec la liberté offerte par le collège.


L'indispensable travail de terrain

Dans le département du Doubs, la direction des services départementaux vient de prendre une décision très controversée. Alors que deux enseignantes rattachées au CASNAV menaient depuis de nombreuses années un travail fructueux auprès des familles du voyage pour les inciter à scolariser leurs enfants, elles n’ont plus le droit de se rendre sur le terrain. Pour Jean-Marie Renault, directeur académique dans le Doubs, « la mission des enseignants est d’enseigner. Ce ne sont pas à eux d’aller chercher les enfants par la main ». Chez les familles concernées, les effets n’ont pas  à se faire sentir. Déjà en proie à de nombreuses difficultés financières ou de stationnement, certaines familles de voyageurs perçoivent cette interdiction comme un signe de plus de leur rejet. « Si l’institutrice n’a plus le droit de venir, on ne mettra plus nos enfants à l’école », nous explique une mère rencontrée dans les hauteurs de Besançon.


Témoignage : « Il faut que la loi soit respectée »

Par Anthony Dubois, président de l’association Différences GDV et spécialiste des problèmes de scolarisation.

Lorsque j’étais à l’école, on nous entassait en fond de classe où nous passions nos journées à dessiner, on nous empêchait de côtoyer les enfants dans la cour et on nous faisait manger à la cantine à deux tables des autres enfants. Et je vous parle là de l’école telle que je l’ai vécue, il n’y a pas si longtemps, dans les années 1980-1990. Si certains parents ne savent ni lire ni écrire et ne voient pas la nécessité d’envoyer leurs enfants à l’école, il ne faut pas oublier que le système est en partie coupable de cet illettrisme, en refusant trop souvent les enfants dans les écoles ou en les traitant n’importe comment lorsqu’ils sont acceptés. Il est donc normal que les parents craignent que leurs enfants revivent ce que nous avons nous-mêmes vécu. 
La scolarisation des enfants du Voyage s’améliore, mais nous devons encore nous battre. Pour nous, ce n’est pas traumatisant d’envoyer nos enfants dans les écoles des villes où nous passons. Mais à plusieurs reprises ces dernières années, j’ai dû faire intervenir le préfet pour obliger des maires à scolariser les enfants de familles en stationnement sauvage. Et il n’est pas rare qu’en arrivant quelque part, nous allions dès le lundi à l’école pour les inscrire, et que nous ne recevions la réponse que le vendredi. C’est une manière de contourner la loi. Nous n’avons pas besoin que le système change, mais que la loi soit respectée.

Article tiré de notre dossier Nomades d'aujourd'hui paru dans notre numéro 4. Pour commander le numéro papier ou vous abonner à Lutopik, c'est ici : http://www.lutopik.com/content/abonnement

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Commentaires

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