Le LAP: un lycée en autogestion

03_lutopik.gifÊtre acteur de sa formation et voir dans le lycée autre chose qu’une fabrique à bacheliers : tel est l’esprit du LAP, le lycée autogéré de Paris. Dans cet établissement public, toutes les décisions sont votées par les élèves et les professeurs, chacun possédant une voix.

Notre première rencontre avec le LAP est fixée un mardi après-midi, jour de l’Assemblée générale. Nous sommes convoqués pour présenter notre demande de reportage devant l’ensemble du lycée. En attendant notre grand oral, nous poussons la porte de la cafèt. Derrière le comptoir, des jeunes servent des repas et des cafés. Dans la salle, ceux qui ont fini de manger emportent leur assiette au lave-vaisselle, deux lycéens font du piano et une jeune fille circule entre les tables pour vendre des parts de brownie afin de financer un voyage de fin d’année. Flora, une prof de français, nous explique le déroulé de l’AG à  venir. Comme pour chaque décision, notre venue sera votée par tous les membres du lycée, 250 élèves et 25 professeurs, sur le principe d’une personne égale une voix. Ici, ni proviseur, ni surveillants, ni cuisinier, ni personnel de ménage : profs et lycéens assurent eux-mêmes toutes les tâches. Les décisions sont prises collectivement, que ce soit pour le budget, l’organisation des journées, la présence de visiteurs... Ce fonctionnement a donné lieu à tout un vocabulaire « lapien » : GB (groupes de base), RGG (réunion générale de gestion) et autres com (com cafèt, com accueil, com entretien, com justice…) sont au cœur de l’organisation. 

Notre demande acceptée, nous commençons notre reportage la semaine suivante. Au LAP, il n’y a pas de sonneries, pas de notes et la présence des élèves n’est pas obligatoire, sauf le mardi après-midi. Cette demi-journée consacrée à la gestion et l’entretien débute par environ deux heures de réunion des groupes de base. Chacun des douze GB est constitué de deux professeurs et de leurs dix élèves tutés, ceux qu’ils suivent de façon plus personnalisée. Classes et niveaux sont mélangés et chaque groupe a le même ordre du jour. Aujourd’hui, les discussions portent notamment sur les mécanismes de prise de décision. Un débat récurrent au LAP, relancé cette fois par à un vote serré au sujet de la venue d’une équipe de reportage de TF1. Le groupe s’interroge sur la possibilité de changer les règles de scrutin, se demande « comment prendre en compte une minorité qui se sent oppressée par un vote » et « quel pourrait être le compromis entre majorité relative et consensus ». Le GB se poursuit avec un appel à volontaires pour héberger un groupe de lycéens danois et une discussion s’engage pour trouver des solutions aux problèmes posés par la présence d’alcool et de cannabis au sein du lycée.

Le sens des responsabilités01_lutopik_aurita.gif

Sur la vingtaine de personnes dans la salle, la moitié prend une part active à la discussion. Certains parmi les plus anciens sont parfois blasés par des sujets cent fois abordés, quelques nouveaux sont encore trop timides pour prendre la parole, mais les débats vont bon train. Argumenter, écouter, décider… ces moments font partie intégrante de l’apprentissage au LAP. À l’issue du GB, élèves et professeurs font le grand ménage hebdomadaire du lycée. En 30 minutes, tout est propre. Dans l’ensemble, il y a d’ailleurs peu de dégradations au LAP_; peut-être parce qu’il en est de la responsabilité de chacun de maintenir le lycée en bon état.

L’autre temps fort de l’autogestion a lieu le jeudi matin. De 11 à 13h, c’est la RGG. Elle regroupe deux personnes de chaque GB et permet de centraliser les avis exprimés lors des réunions de chaque groupe. En parallèle se tiennent également les différentes commissions. La commission accueil discute des demandes reçues de visites d’étudiants, de journalistes ou de chercheurs, la commission cafétéria gère les commandes de la semaine, la commission informatique répare les ordinateurs, etc. La commission entretien répare ce qui doit l’être avec l’aide d’Aomar, le monsieur réparations des lieux (le seul agent contractuel du lycée avec la secrétaire). Mur à bâtir, plâtre à refaire, fuites d’eau à réparer… Presque tout est fait en interne. « On s’efforce de travailler avec un petit budget donc on fait pas mal de récupération. Cela permet de garder un peu d’argent destiné à l’entretien pour financer une partie des projets et permettre aux élèves de voyager », explique Aomar.  Comme pour les GB, les commissions sont constituées de professeurs et d’élèves de tous niveaux. Ce sont eux qui choisissent la commission à laquelle ils veulent participer. 

L’autogestion n’est pas la seule particularité du LAP. Le rapport à l’enseignement y est bien différent des lycées traditionnels. Le tutoiement entre tous est de rigueur, les tables sont en cercle et le prof n’est jamais juché sur une estrade mais navigue dans le même espace que les élèves. La présence en cours n’étant pas obligatoire, les élèves qui viennent le font de leur plein gré. Ils sont aussi libres de quitter le cours s’ils le souhaitent. En ce lundi pluvieux, à 9h, le principe de libre fréquentation saute aux yeux. Le petit déjeuner offert tous les matins aux lève-tôt n’a pas motivé grand monde. Catherine entame son cours de philo avec seulement 5 élèves sur les 25 que compte la classe de terminale. « L’autogestion, ça ne fonctionne pas en dessous de 6°C », plaisante un lycéen croisé dans un couloir. La salle se remplira peu à peu durant les deux heures de cours. 

 

A chacun son rythme

Si les effectifs varient suivant le moment de la journée, les classes ou les niveaux, ils dépassent rarement la douzaine d’élèves, surtout en seconde où les jeunes lapiens ont tendance à profiter de leur liberté retrouvée. L’avantage est que les étudiants présents bénéficient de leçons presque particulières. « Dans le classique, tous les élèves n’ont pas les mêmes besoins et pourtant ils ont tous les mêmes cours. Il n’y a aucune individualisation. Ici, chacun trouve son rythme », explique Fred, prof de math, qui prend le temps de réexpliquer aux absents ce qu’ils ont manqué tout en permettant à ceux qui sont là souvent d’avancer. S’ils ont besoin de rattraper une matière ou qu’ils ont envie d’aller plus loin, les élèves peuvent aussi suivre les cours des classes supérieures ou inférieures.

Le programme est également un peu différent d’un lycée classique, particulièrement en seconde où il n’est pas contraint par les examens du bac. Les professeurs ont alors une grande marge de manœuvre pour proposer des enseignements plus attractifs que les cours classiques. Des heures de « langage et société » sont par exemple inscrites à l’emploi du temps des secondes. À travers l’étude des liens entre le langage et le pouvoir, des questionnements autour de l’origine des langues, etc., ce cours permet de réconcilier quelques élèves avec l’apprentissage du français ou au moins d’en motiver certains à fréquenter la classe plutôt que le baby-foot du hall d’entrée. Surtout, le lycée fait la part belle aux enseignements artistiques et sportifs. Pour tous, au moins deux heures par jour sont consacrées aux ateliers : photo, vidéo, radio, danse, théâtre, randonnée… les élèves choisissent un projet dans lequel ils s’impliqueront toute l’année et qui débouche généralement sur un ou plusieurs voyages. 

05_lutopik_aurita.gifRégulièrement, les professeurs sont en binôme. Ainsi, un cours de chimie peut être dispensé par un professeur de physique aidé d’un professeur de sciences naturelles.  Dans ce cas, l’enseignant dont ce n’est pas la matière participe pleinement au cours en posant des questions et en faisant éventuellement le lien avec sa propre discipline. « Je pose les questions que les élèves n’osent parfois pas poser », explique Céline, prof de biologie. 

Public et donc gratuit, le LAP est ouvert à tous, mais il y a plus de demandes que de places libres. Le recrutement des élèves démarre en juin et se passe en trois phases : un test écrit, deux jours de stage et un entretien individuel. « Il y a beaucoup de places en seconde (environ 75), peu en première (une trentaine) et aucune en terminale », explique Flora. 
Des Lapiens de tous horizons

Beaucoup de lycéens arrivent au LAP parce qu’ils ne se sentaient pas à l’aise dans l’enseignement traditionnel. Ce lycée leur permet de reprendre contact avec la scolarité ou de continuer dans le général alors qu’ils avaient été orientés dans le professionnel. Pour d’autres, le choix du LAP est politique. On trouve ici d’anciens collégiens qui avaient de bons résultats mais cherchaient dans l’école autre chose qu’un simple enseignement scolaire visant à préparer le bac. Depuis peu, il y a également des filles et fils d’anciens lapiens ; parmi eux, certains intègrent le LAP contre l’avis de leurs parents qui n’ont pas obtenu leur bac et craignent qu’il en soit de même pour leurs enfants. Ce lycée présente en effet le plus faible taux de réussite à l’examen, avec environ 30% de bacheliers. 

Plusieurs facteurs doivent relativiser ce chiffre. Les élèves qui ne sont pas reçus à la première tentative doivent se représenter en candidature libre ; s’ils l’obtiennent la seconde année, ils ne rentrent pas dans les statistiques de réussite du lycée. Par ailleurs, certains lycéens ne se seraient même pas présentés à l’examen s’ils n’avaient pas été au LAP. Enfin et surtout, passer son bac n’est pas plus obligatoire que d’aller en cours. Car l’autogestion, c’est aussi laisser le choix et la responsabilité aux élèves de décider de leur avenir. Certains n’ont pas le « projet bac », soit parce qu’ils n’en voient pas l’utilité, soit parce qu’ils ne lui reconnaissent pas de valeur. « Je ne veux pas perdre mon temps à bachoter et je préfère me concentrer sur des sujets qui m’intéressent plus », explique un jeune homme actuellement en terminale et qui envisage de se lancer dans le compagnonnage l’an prochain. D’autres se décident en cours de route, comme Milan, aujourd’hui en terminale et qui souhaite passer le bac pour intégrer une école dans le domaine du spectacle.  « En première année ici, j’étais beaucoup en salle de montage, je n’allais pas en cours classique. Mais ce n’est pas un mal. L’important au LAP, c’est d’avoir un projet défini ».

Bac ou pas, le LAP apporte toujours quelque chose à ceux qui l’ont fréquenté. Il offre du temps pour réfléchir à son avenir et au sens que l’on veut donner à ce que l’on fait ou fera, et permet de découvrir d’autres activités que le travail purement scolaire. Magda, actuellement en terminale littéraire et qui souhaite devenir avocate, a ainsi profité de sa première année au LAP pour finir un roman qui a été édité. « Je me suis posée pour le faire. Avant le LAP, je n’avais pas le temps », explique-t-elle. Son parcours scolaire est à l’image de celui de nombreux élèves du LAP. « Au collège, je travaillais très bien, jusqu’à ce que je déménage. À l’issue de ma troisième, avec huit de moyenne, j’ai été orientée en seconde professionnelle option secrétariat ». Elle passe ainsi une année difficile dans une filière qu’elle n’a pas choisie avant d’entendre parler du LAP. « C’est un lycée et en fait, je suis épanouie, contente de venir ici. C’est indescriptible. Il y a plein d’émotions, de rencontres ». 

Sonia

Dessins : Aurélia Aurita. Extraits de sa BD "LAP, un roman d'apprendissage"


Que deviennent les Lapiens ?

Il n’y a jamais eu d’étude officielle sur le devenir des anciens élèves du LAP. « Les quelques tentatives d’inventaire ont toutes été arrêtées faute de budget », précise Anne, prof d’allemand et enseignante au LAP depuis presque 30 ans. Mais les lapiens sont nombreux à revenir de temps en temps entre les murs du lycée pour prendre des nouvelles et en donner. D’après Anne, beaucoup s’orientent vers les métiers de l’éducation et de l’animation, ainsi que ceux du spectacle. Comédiens, techniciens son et lumière, photographes… les nombreux ateliers artistiques proposés au LAP ne sont sans doute pas étrangers à ces vocations. 

 

Deux lycées autogérés en France

Le LAP n’a qu’un seul autre équivalent en France : le lycée autogéré de Saint-Nazaire. Ces deux structures sont nées avec l’arrivée au pouvoir en 1981 du parti socialiste, qui a autorisé l’ouverture de plusieurs établissements scolaires expérimentaux. Plusieurs fois menacés, ils sont pourtant toujours là (une forte mobilisation des élèves, anciens élèves et professeurs a notamment permis en 2011 de sauvegarder les 5 postes de professeurs menacés de suppression). Ceux qui sont passés entre leurs murs en louent très souvent les mérites mais ces lycées restent des expériences isolées. « Le discours général est très admiratif mais ici on touche à la politique et ça, ils ne veulent pas que ça essaime. La responsabilité collective, ça fait peur », estime Stéphanie, prof d'histoire-géo au LAP.


 

et article est tiré du dossier "Pour une école émancipatrice", paru dans le magazine papier numéro 3 sorti en mars 2014. Pour commander ce numéro, c'est ici

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