« Les vieux pourraient rendre la société plus douce et plus équilibrée »

Entretien avec Serge Guérin, sociologue et spécialiste du vieillissement.

Qui sont les vieux aujourd'hui ? Forment-ils une catégorie sociale à part entière ?

On ne peut pas penser les personnes âgées comme étant les mêmes depuis un siècle. J’ai par exemple pu accéder au courrier des lecteurs du magazine Notre Temps, qui a écrit deux sujets sur les vieux et la sexualité à 10 ans d’intervalle et me rendre compte que les réactions n’étaient pas du tout les mêmes. Plutôt considérée comme taboue et choquante la première fois, la question de la sexualité des seniors était perçue comme nécessaire et insuffisamment traitée une décennie plus tard par les lecteurs. Il existe un effet de génération au moins aussi important que l’effet d’âge.

Les personnes âgées ne peuvent pas pour autant être appréhendées comme un groupe sociologique caractéristique.  Il y a plein de façons d’être vieux, mais je distingue quatre catégories. Il y a ceux que j’appelle les seniors tradis : réacs, repliés sur eux-mêmes, ils correspondent à l’idée qu’on se fait des vieux bien qu’ils ne représentent qu’une petite partie d’entre eux. Il y a aussi les seniors fragilisés, que ce soit neurologiquement, physiquement ou économiquement. Et puis il y a, depuis le début des années 2000, les seniors de la génération baby-boom qui peuvent être classés en deux groupes. Les boomers bohèmes, aux revenus parfois très convenables mais pas toujours, sont marqués par mai 68 et continuent leur vie comme avant. Les boomers fragilisés sont les mêmes, mais commencent à avoir des difficultés. Ceux qui arrivent à la retraite aujourd’hui sont des descendants de la société de consommation. Ils possèdent un capital culturel suffisant pour faire pression sur la société, et ont la capacité de prendre la parole.

Pourquoi, alors, ne les entendons-nous pas plus souvent ?

En France, nous n’avons pas de lobby des personnes âgées comme il y en a par exemple aux États-Unis. C’est peut-être en partie parce que le système social est meilleur chez nous. Mais nous pouvons observer qu’une bonne partie des forces vives des partis politiques et des syndicats sont des retraités. Le tissu social est très irrigué par les retraités, qui sont présents dans quasiment tous les secteurs. Mais il est vrai qu’il n’y a presque aucune représentativité dans les instances, hormis au sein des Coderpa (Comité départemental des retraités et personnes âgées, un organisme consultatif placé auprès du Conseil général). Je pense que la principale raison qui fait que les seniors n’ont pas envie de s’organiser, c’est qu’ils n’ont pas envie de se reconnaître comme vieux.

Que signifie, pour les individus, le moment du passage à la retraite ?

Aujourd'hui, nous vivons plus longtemps qu’avant, mais la vie professionnelle est plus courte, souvent marquée par du chômage en fin de carrière. Les dernières années professionnelles sont donc généralement difficiles. La retraite peut être pour certains un grand vide, avec la question du statut social qui disparaît. Qui suis-je ? À quoi je sers ? On peut alors passer beaucoup de temps devant la télévision. Certains peuvent redonner un sens à leur vie en s’investissant dans le milieu social ou associatif et se sentir plus utiles en retraite que dans le monde du travail. Pour d’autres, il peut aussi s’agir de se consacrer à une passion oubliée. J’ai connu quelqu’un qui a commencé la peinture passé 60 ans et qui a fini par exposer.

Comment les vieux sont-ils perçus dans la société ?

Pendant longtemps, on n’a surtout pas voulu voir les vieux, qui n’étaient pas une préoccupation sociétale. Chez nous, comme dans d’autres pays du sud de l’Europe, la dignité passe par le revenu. Les personnes sans emploi sont perçues comme inutiles. Le mot de retraite est d’ailleurs abominable. Chez les militaires, battre en retraite, c’est équivalent à un échec, à une mise sur le côté. À la fin des années 1990, les publicitaires découvrent que les personnes âgées constituent une cible économique, de la même façon qu’il existe le marché des ménagères de moins de 50 ans Apparaît alors le terme « senior », qui  définit surtout la partie des personnes âgées à l’aise économiquement. Les autres, ceux qui ont des revenus faibles, restent invisibles ou alors ne sont évoqués que sous l’angle de la dépendance et du coût pour la société. Mais comme la retraite, la dépendance porte une vision très négative de la vieillesse alors qu’elle n’est pas du tout représentative de la majorité  des personnes âgées.

Quelle sera l’ampleur du vieillissement annoncé de la population ?

On n’en parle pas beaucoup, mais le phénomène va exploser. Il suffit de regarder les courbes pour se rendre compte que le vieillissement de la population impactera la société. Par rapport à 2005, il y a déjà 200 à 300.000 vieux en plus. Aujourd’hui, la France compte 15 millions de personnes âgées de plus de 60 ans. Ils seront 23 millions en 2050, soit plus du tiers de la population. Nous assistons donc à une transition démographique qui aura des conséquences importantes. Sauf accident, la vieillesse touchera tout le monde et ce que l’on fait en pensant aux plus âgés profitera à tous. C’est par exemple le cas des marches devant les bus qui sont aussi utiles aux personnes handicapées, aux enfants ou aux personnes avec des poussettes. Il est urgent de commencer à penser l’aménagement du territoire en tenant compte de cette donnée. Ainsi, il y a quelques années, de nombreuses municipalités ont supprimé les bancs au motif que la jeunesse venait s’y installer. Mais ce faisant, on a privé des personnes âgées de leur autonomie. Celles qui allaient faire leurs courses à pied trouvaient avec le banc un instant de repos avant de reprendre une marche difficile. En supprimant les bancs, on les privait de leur possibilité de sortie. Ce sont tous ces éléments qu’il faut prendre en compte pour mener une politique intégrant le vieillissement de la population.

Les vieux pourraient-ils être le moteur d’un changement social ?

Les changements profonds induits par le vieillissement dépendront des choix qui seront faits. Dans une logique de guerre des générations et d’une société de la performance, les personnes fragiles seront mises de côté. On peut aussi favoriser une société plus humaine qui prend conscience qu’il faut aider ceux qui en ont le plus besoin et se rendre compte que ce sera bénéfique pour tout le monde. Je suis optimiste et je pense que le vieillissement de la population sera une chance pour reconsidérer un peu le rapport au travail. Certains « inactifs » sont beaucoup plus actifs que les « actifs », et même sans emploi les retraités contribuent à la société. Ils sont devenus les chevilles ouvrières de la solidarité. Ils sont très nombreux  à aider leurs voisins ou leurs proches, à les faire profiter des fruits produits de leur jardinage. On estime par exemple que 23 millions d’heures vont chaque semaine des grands-parents aux enfants et que 15 % des légumes sont distribués hors marché monétaire. 
La révolution à venir, c’est celle du temps qu’offre la vieillesse. Ce temps libre va modifier l’économie et réintroduire du local, du faire soi-même. Les vieux ont un rapport au temps moins délirant, sont moins pressés. Ils ont aussi l’habitude de faire durer et de réparer le matériel, en opposition avec la culture du tout jetable actuelle. Il faut lier la transition démographique avec les transitions énergétique et démocratique. Je suis convaincu que les personnes âgées peuvent contribuer à faire émerger une société plus douce, plus équilibrée, moins consommatrice, et dans laquelle tout le monde peut avoir sa place. Mais il faudrait commencer par accorder plus d’attention aux personnes âgées. Une société ne peut pas avancer si elle ne sait pas d’où elle vient. Les vieux ont un rôle important à jouer dans la transmission vers les jeunes générations. Pourtant, on peut faire tout un parcours scolaire sans avoir rencontré un vieux. C’est dramatique et incompréhensible qu’il y ait si peu d’échanges.

Interview parue dans Lutopik n°6 dans notre dossier intitulé "Place aux vieux !"

Sommaire du dossier :

« Les vieux pourraient rendre la société plus douce et plus équilibrée » Entretien avec Serge Guérin

 Internet : s'y mettre ou ne pas s'y mettre ? Immersion dans un cours d'informatique

 A l'ombre des Ehpad Reportage en maison de retraite

 Tous les âges à tous les étages Enquête sur les nouveaux habitats coopératifs

 Les Babayagas : une tentative de collectif

 Les seniors pris pour cible  Enquête sur la silver économie

Comme sur des roulettes Rencontre avec un Géo Trouvetou nonagénaire

 Aidants pour dépendants Témoignages des proches de malades d'Alzheimer

Pour une société « sans miroir assassin » Entretien avec Suzanne Weber

 La mort douce et choisie : un droit à conquérir. Enquête sur l'euthanasie

Commentaires

C'est marrant de lire votre article. Je m'explique. Je me prépare à une retraite active depuis quelques années déjà. Car je désire au fond de moi conserver l'envie de faire à la retraite ce que je n'ai pas pu faire pendant ma vie professionnelle. Je préfère être acteur plutôt qu'être spectateur. Faire partie d'un moteur sociétal à l'aube d'une nouvelle vie ne me déplairait pas... Etre actif et dynamique durant ma retraite ne me déplaît pas car j'aime partager mon savoir à qui veut m'entendre ! Aujourd'hui, je partage mes connaissances et mon expérience de technicien horticole et de jardinier botaniste depuis plus de 20 ans. Pour cela, il y à 10 ans, j'ai fondé un jardin botanique pas comme les autres car entièrement bénévole et participatif. Une association qui le gère complète l'organisation. En effet, différent des autres car on s'intéresse dans ce jardin botanique aussi bien aux plantes cultivées qu'aux herbes sauvages de notre région (mauvaises herbes étant un gros mot...) Mais cela ne se fait pas sans mal ! Mon quotidien est fait de félicitations pour ce que je j'entreprends, mais il est intéressant de constater que c'est étroitement lié à un désintérêt du public pour un engagement fort en ce qui concerne l'entretien et le fonctionnement de ce jardin botanique. Comme quoi il est toujours facile d'avoir une étique à laquelle tout le monde adhère à condition qu'elle ne demande aucun effort et surtout aucun sacrifice dans la vie de tous les jours. Toutes les raisons pour rester passif devant la tâche immense sont là et j'entends fréquemment : - dommage, c'est super votre projet, mais je suis trop loin, - je suis bientôt à la retraite, je reviendrai plus tard, - je m'engagerais bien, mais j'ai fait des demandes d'emploi et cela risque de m'éloigner, - c'est dommage, je ne plus continuer au jardin, avec les enfants vous comprenez, - j'ai mes parents qui sont vieux, il faut que je m'en occupe, - vous comprenez avec les enfants, c'est pas possible, - je viens d'acheter un camping-car, je ne suis pas disponible car je voyage, - je suis encore en activité, je n'ai pas de temps, - je suis déjà engagé dans d'autres associations, je ne peux pas tout faire, - ... Ah, si chacun prenait de petites responsabilités ! Aïe, j'ai dit responsabilités, c'est ce qui fait fuir. Ceux pourraient s'engager le sont déjà, mais ailleurs, avec des responsabilités qui les empêchent de se disperser. Notre site Internet est sans équivoque, les motivations et la philosophie sont clairement explicitées dans une charte qui vient couronner le tout. Joli projet, mais peu de personnes pour s'investir réellement dans les travaux ! : www.jardins-en-herbes.org Jean Marc

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