Poulets bio à la sauce Duc

Jusqu’à présent cantonné aux poulets certifiés élevés en intérieur, Duc se lance dans la production de poulets bio avec un objectif de 15.000 poulets par semaine. Pour y parvenir, l’entreprise flirte avec les limites réglementaires et mise sur ce qui a fait son succès en conventionnel : transformer les éleveurs en prestataires. 

Ce matin-là, nous avons rendez-vous à Tannerre-en-Puisaye, dans l’Yonne, chez Sylvain Nachbar, jeune agriculteur qui s’est lancé en 2011 dans l’élevage de poulets de chair. Il nous accueille en compagnie de deux représentants de l’entreprise Duc, propriétaire de ses volailles. Christophe Didier est responsable technique élevage, et Sandrine Siefridt a en charge la communication de l’entreprise. Impossible de rendre visite à l’agriculteur sans leur présence.  

Face à nous, deux bâtiments de 480 m² abritant chacun 4800 poulets, la densité maximum en agriculture biologique. C’est Sylvain Nachbar qui a fait l’investissement de 200.000 € pour les construire. En contrepartie, Duc s’est engagé par contrat avec lui pour une durée de 15 ans. L’industriel contrôle tout le processus : il lui livre les poussins âgés de un jour, paie l’aliment des poulets, assure l’enlèvement après 81 jours, l’abattage et la commercialisation. A charge pour l’éleveur, rebaptisé « prestataire » par Christophe Didier, de faire grossir les poulets de 27 grammes par jour, le maximum autorisé. Cela sous la surveillance omniprésente d’un technicien Duc qui passe tous les 10 à 15 jours faire un audit des poulaillers et conseiller l’agriculteur. « C’est un système qui me convient bien. L’intégration me donne des garanties, je ne prends pas trop de risques », explique Sylvain Nachbar.

Auparavant, il avait des vaches et cultivait des céréales. « Mais l’élevage bovin me prenait trop de temps. Et la terre ici n’est pas adaptée à la culture céréalière. Elle est trop molle, ce qui rendait difficile les traitements chimiques ». Le jeune agriculteur a contacté Duc et converti dans la foulée ses cultures (une centaine de tonnes de céréales par an) à l’agriculture biologique. Le travail quotidien consiste à gérer la température des bâtiments, ouvrir et fermer les portes matin et soir dès que les poulets peuvent sortir, au bout de 48 jours, contrôler que tout se passe bien dans les poulaillers et commander la nourriture auprès de Moulin Marion, le fournisseur de Duc en alimentation biologique. « Au total, ça me prend 1h30 par jour pour les deux bâtiments, pour un revenu compris entre 10.000 et 12.000 € annuels, une fois le remboursement de l’emprunt prélevé », indique Sylvain Nachbar. 


Le gros du boulot a lieu lorsque les poulets sont partis à l’abattoir. Il s’agit alors de laver, curer et désinfecter les bâtiments avant l’arrivée de la prochaine « bande ». Le vide sanitaire dure deux semaines après le nettoyage des poulaillers. « Il est essentiel en bio. En conventionnel, on a des béquilles chimiques en cas de contamination. En bio, la prévention est la seule solution », explique Christophe Didier. Avec une telle concentration de volailles, toutes du même âge et de la même race, le moindre problème pourrait vite provoquer une hécatombe. Il faut donc s’habiller en conséquence avant de pénétrer dans les poulaillers : combinaisons, charlottes, sur-bottes et lavage de mains obligatoires. 

Les poulets sont de la même race que ceux utilisés pour le label rouge : la JA657. Cette souche à croissance lente pèsera entre 2,1 et 2,3 kg au moment de l’abattage. Ils sont nourris avec 95 % d’aliments bio, dont 85 % sont produits par des céréaliers français. Parmi les produits importés, « les tourteaux de soja viennent d’Italie, où ils sont préparés avec du soja indien, car en France, rien n’a été fait pour développer les cultures biologiques », indique Maria Pelletier, directrice de Moulin Marion, le fournisseur d’aliments bio de Duc. Les aliments non labellisés AB sont des protéines, comme le gluten de maïs, et des acides aminés, qu’on ne trouve pas en bio. La réglementation européenne pour l’agriculture biologique autorise leur usage, à hauteur de 5 %, jusqu’à fin 2014. « On essaye de négocier pour avoir des dérogations au-delà de cette date, car il n’y a pas de production biologique de ces produits », indique Maria Pelletier. 

Duc pour un abattage à 71 jours

Lorsque Duc s’est lancé dans le poulet bio, l’entreprise avait espéré pouvoir abattre ses poulets à 71 jours, contre 81 jours pour les autres poulets bio français, en profitant d’une faille dans la réglementation. Les deux premiers lots l’ont d’ailleurs été. Mais une forte opposition venue des éleveurs Label Rouge, eux aussi contraints d’attendre 81 jours avant d’abattre leurs volailles, ainsi que des associations qui défendent une vision plus qualitative que quantitative de la production biologique a permis de faire inscrire dans le règlement l’obligation des 81 jours et Duc a dû renoncer à son idée. « ça nous aurait permis de proposer des poulets moins chers », déplore Christophe Didier. 

Le bio selon Duc est également très critiqué pour s’affranchir presque entièrement du « lien au sol », c’est-à-dire l’obligation pour l’éleveur de cultiver sur ses terres une partie de l’alimentation destinée à ses animaux, au moins 20 %. En élevage, le lien au sol est en effet l’un des deux grands principes de l’agriculture biologique avec le bien-être animal ; il permet de réduire la pollution liée au transport des aliments et du fumier, ce dernier étant utilisé sur l’exploitation. C’est aussi une « assurance contre la volatilité des prix de l’aliment bio », rappelle la Fnab, la Fédération nationale d’agriculture biologique. Chez les éleveurs Duc, les céréales produites sur l’exploitation ne servent pas à nourrir leurs poulets, Duc s’approvisionnant chez un seul fournisseur d’aliments pour tous ses éleveurs. Pour rester en règle, ils jouent sur le fait que si les céréales ne sont pas produites sur place, elles doivent venir de la région, « région qui est interprétée comme étant le territoire national », indique Christophe Didier. La centaine de tonnes de céréales produites par Sylvain Nachbar est quant à elle revendue à Moulin Marion. « C’est presque du hors-sol », dénonce certains éleveurs.

Autre point sur lequel Duc joue avec la réglementation : la surface des bâtiments avicoles. Durant toute notre visite, Duc ne parlera que de deux poulaillers. En réalité, il y en a quatre sur l’exploitation, pour une surface totale de 1.920 m². C’est bien au-delà des 1.600 m², le maximum autorisé par unité de production afin de limiter l’élevage intensif en bio. Pour contourner ce point, que Christophe Didier considère comme « une absurdité de la réglementation puisqu’il est possible d’implanter des poulaillers non bio juste à côté mais pas des bio », Sylvain Nashbar a donc créé une seconde entité juridique, l’EARL de la Mi-Voie. Située à la même adresse que son exploitation, à deux pas des premiers bâtiments, il en est aussi le dirigeant, même si c’est sa femme qui y travaille quotidiennement et aspire à prendre les commandes de cette « seconde unité de production ». Un procédé qui rend les installations légales, même si cela va à l’encontre de l’esprit de l’agriculture biologique.

Sonia

Les ambitions bio de Duc 

Depuis 1990, Duc s’est positionné sur les poulets certifiés sans OGM, qui se distinguent des poulets standards seulement par leur âge d’abattage : 56 jours au lieu de 35. Les méthodes d’élevage sont les mêmes qu’en standard : lumière artificielle et claustration. Avec le poulet bio, Duc espère appliquer ses méthodes industrielles pour répondre au marché de la restauration collective. Avec 6 poulaillers bio déjà en service, soit 100.800 poulets abattus par an, le poulet bio représente à peine 1% de la production de volailles de Duc. D’ici fin 2014, elle aura doublé. Duc pourra ainsi fournir 3.877 poulets bio par semaine. Le groupe espère arriver à 15.000 poulets abattus hebdomadairement, ce qui signifie une quarantaine de nouveaux bâtiments à construire. 


Cet article a été publié dans Lutopik numéro 5. Ce magazine papier fonctionne sans publicité ni subvention et ne peut continuer d'exister que grace à ses lecteurs. Si vous appréciez Lutopik, vous pouvez vous abonner, commander un exemplaire (rendez-vous ici) ou nous faire un don.

Sommaire du dossier Bio commerciale et bio paysanne paru dans Lutopik #5 :

Les deux visages de l'agriculture bio, page 4

Le bio prend du volume, page 7

Labels, le bio et le moins bio, page 10

L’éthique sans le label, page 13

Poulets bio à la sauce Duc, page 14

Biocoop à l'épreuve du business, page 16

Permaculture : l'agriculture de demain ?, page 18

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