« On ne travaille pas à Longo Maï, on y vit »

La remise en cause du salariat constitue l’un des fondements de la communauté Longo Maï, créee dans les années 1970. Dans plusieurs lieux, comme au Mas de Granier dans les Bouches-du-Rhône, cette expérience de vie et de travail communautaire sans salaire fonctionne encore, malgré les désaccords et les prises de bec qui sont un des moteurs de la vie collective.

« Je ne sais pas si j’aurai le temps de venir, je suis en train de faire deux choses en même temps ! Tu pourras leur dire qu’on est débordés à Longo Maï ! », lance Marc* en brûlant des feuilles avant d’aller nourrir les cochons. En ce lundi de Pentecôte, tout le monde vaque à ses occupations dans la cour du Mas de Granier, une des coopératives de Longo Maï installée dans la plaine de la Crau. Férié ou pas, c’est le jour de la réunion hebdomadaire dans la grande maison entourée des champs de foin de la communauté. On y parle de la vie collective, des disputes, des prochaines manifestations. Et de travail.

Le sujet est récurrent, c’est autour de la critique du travail avec un grand T qu’est née l’utopie de Longo Maï : travailler, d’accord, mais pas à n’importe quel prix, et en échappant au chantage des banques et à leur idéal de crédit bancaire. En un mot, « se libérer du salariat qui transforme l’humain en marchandise », explique Hanes, un des membres fondateurs de la ferme des Bouches-du-Rhône.

Des “hors-les-clous” contre le salariat

Tout a commencé au début des années 1970, en Suisse, où une poignée de jeunes étudiants et militants ont commencé à rassembler des gens et à réfléchir à des alternatives au salariat. Au bout de quelques années de discussion, le noyau dur décide d’incarner cette réflexion : « À cette époque-là, tout le monde désertait la campagne et notre mouvement s’inspirait de la mouvance autonome d’occupation. Les premières fermes qu’on a achetées dans les années 1980 n’étaient pas sous la pression immobilière. Elles étaient en ruine », raconte Hanes, un habitant de Longo Maï de la première heure. « Et comme on était un peu ‘‘hors des clous", on dérangeait. Mais toutes ces questions n’ont pas pris une ride ! » « Enfin les idées, pas les gens ! », précise Manu*, habitant la ferme depuis trois ans.

Aujourd’hui, le réseau Longo Maï, représente une quinzaine de lieux en France, en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Ukraine et jusqu’au Costa Rica. Si les grandes lignes politiques sont partagées par tous les lieux, chacun a son organisation spécifique et ses caractéristiques propres. Au Mas de Granier, c’est le maraîchage et la conserverie qui sont à l’honneur. Chaque semaine, les fenouils à la romaine, courgettes à la menthe et autres coulis et confitures peuplent les marchés de la région, à Arles, à Marseille et dans quelques foires bio de la région. Des brochures et des journaux indépendants sont toujours glissés entre les bocaux et tiennent au courant des luttes politiques locales. Une boulangerie est aussi installée dans la maison et du foin de Crau, qui bénéficie d’une protection AOC (Apellation d’origine contrôlée) pour ses qualités et les particularités de sa production (notamment par un système d’irrigation par submersion), est cultivé aux alentours. Environ vint-cinq personnes, toutes générations confondues, vivent sur le Mas de manière permanente et des gens de passage viennent pour se former au fonctionnement d’un lieu collectif et aux techniques agricoles.

Un travail attrayant et papillonnant

Pour faire tourner le jardin et la conserverie, tout le monde met un peu la main à la pâte, des semis à la cuisine en passant par l’emballage et la vente. « On fait rarement le même geste plus d’une heure trente ou deux heures d’affilée ! », constate Cécile, qui vit ici depuis quelques années. « C’est un luxe immense, quand on voit des gens qui font le même geste toute leur vie ! » Tova, la cinquantaine, est à la ferme depuis quelque temps seulement. Il a longtemps travaillé dans le journalisme et le théâtre. Depuis son arrivée, il dit « beaucoup moins vivre la division du travail : je travaille souvent au jardin la journée, mais je m’occupe aussi de nourrir nos oiseaux le soir et je fais le ménage. Selon moi, pour être satisfaisant, le travail doit être à la fois attrayant et papillonnant. »

Avec ce rythme aléatoire, impossible de quantifier le nombre d’heures de travail effectuées puisque dès le réveil, on répond au téléphone, on fait de la compta en buvant son café... Et selon les saisons, la quantité de travail n’est pas la même : « en période de récolte, on peut travailler quinze heures d’affilée un jour et dormir toute la journée le lendemain. »

L’équilibre entre la diversité des activités et leur rationalisation est difficile à trouver. Hanes, en est le témoin depuis 40 ans : « Il y a forcément des gens qui s’intéressent à certains domaines plus que d’autres et il faut bien qu’on soit formé techniquement pour pouvoir produire efficacement ! Mais la spécialisation est une tendance qui t’avale vite. Ce qu’on veut éviter, c’est d’enfermer quelqu’un dans ses spécificités et/ou de lui donner un pouvoir par rapport à ça. C’est la base de l’autogestion. » La formation est donc plutôt pensée comme un outil de transmission : « ce qui nous intéresse, c’est de créer des outils qui soient réutilisables par d’autres », précise Manu.

Sans salaire, mais pas sans argent

Ici, personne n’a de salaire. Une personne désignée s’occupe de la caisse commune et distribue l’argent en fonction des demandes de chacun-e et des besoins professionnels et collectifs. Avec les ventes au marché, la communauté parvient à s'autofinancer pour un peu moins de la moitié de son budget, le reste est financé par le siège de Longo Maï, basé en Suisse, qui a un statut d’ONG et organise régulièrement des campagnes de financement. Sans cet argent, les fermes de Longo Maï ne pourraient pas être des lieux d’accueil ou mener des activités politiques. Sur la ferme, une réunion fait le point une fois par mois sur les besoins d’investissements collectifs, mais aussi sur les dépenses personnelles. « Par exemple, je voudrais m’acheter un violon. Il coûte 800 €, donc on en discute ensemble pour voir si c’est possible ou pas. » La transparence absolue est exigée et tout doit être justifié en détails... sauf les 15 € hebdomadaires d’argent de poche : « récemment on a mis en place ce système parce que c’était un peu lourd de demander de l’argent à chaque fois qu’on allait en ville boire un coup », confie encore Cécile. « Bien sûr, tout le monde n’a pas les mêmes dépenses, mais moi ça ne me pose pas de soucis que quelqu’un dépense plus que moi, du moment que je peux satisfaire mes besoins. »

Sortir du salariat passe aussi par la reconnaissance de la « care economie », comme le précise Hanes dans un jargon d’économiste : « Dans la plupart des économies du monde, les activités domestiques ne sont pas considérées comme du travail, et donc pas comptabilisées. Ici, quand tu fais la cuisine, c’est vu de la même manière que si tu allais travailler aux champs. » Pourtant, pour certain.e.s, la distinction n’est pas si évidente à faire et le débat s’ouvre : « Moi je viens d’une famille de bosseurs, raconte Cécile, et ils me disent tout le temps : “De toute façon, toi t’es toujours libre". Ce qu’on fait ici, ils ne le reconnaîtront jamais comme du travail. C’est pour ça que je préfère parler d’activités rémunératrices ou non rémunératrices. »

D’ailleurs, à Longo Maï vivre sans salaire ne signifie pas vivre sans argent, même si, sur le sujet, les avis divergent : « On n’a pas choisi de vivre sans argent, précise Manu. De toute façon, dans cette société, ce n’est pas possible. Tu ne peux pas créer des îlots comme ça. Pour acheter des machines, il faut bien de l’argent ! Et puis on n’a pas vocation à l’autarcie, on vit dans un tissu social et professionnel donné et on s’y insère plus ou moins. » Sans revenus ni minima sociaux, les Longo maïens ne facilitent pas la tâche de la Sécurité Sociale qui ne sait plus comment s’y prendre pour les faire rentrer dans les cases. Ouvrir des droits à la couverture sociale devient un véritable parcours du combattant.

Collègues et colocs

En tout cas à Longo Maï, plutôt que des horaires de travail fixes, c’est le calendrier agricole et politique qui rythme les joies et les peines de la vie collective : « on a un agenda avec des choses qu’on doit faire, des réunions, des récoltes ou des semis, mais s’il faut bosser le dimanche, on bosse, explique Tova. Même si en général, le week-end c’est plutôt le moment où il se passe des choses politiques, en général en-dehors de la ferme. » Pourtant, la temporalité collective ne semble pas toujours évidente à gérer pour tout le monde : « si tu as pas trop d’atomes crochus avec certains "collègues", tu les vois non seulement pendant les temps d’activités, mais aussi le soir, le midi, le matin au petit-déj... », confie Cécile en souriant en coin.

En tout cas, avoir le temps permet à certain-e-s de prendre la poudre d’escampette et d’aller tisser des liens ailleurs : « l’utopie de Longo Maï ne se fait pas hors-sol, explique Hanes. Elle est incluse dans un contexte politique. Pour nous, notre réseau d’amis et d’alliés un peu partout dans le monde est essentiel. » Manu se rend par exemple régulièrement dans les autres fermes de Longo Maï en France et en Allemagne et entretient aussi des liens avec d’autres initiatives extérieures au réseau.

Le débat aurait pu se poursuivre longtemps, mais une bourrasque de mistral manque de tout faire s’envoler et c’est le moment que choisit Hanes pour se lever de sa chaise : « je ne vais pas pouvoir rester trop longtemps, je suis sous la pression du travail », sourit-il malicieusement derrière ses lunettes. En guise de conclusion qui met (à peu près) tout le monde d’accord, Manu résume : « ce qui est sûr, c’est qu’on ne travaille pas à Longo Mai, on y vit. »

Texte : Hélène Servel
Dessin : Laurine Lestrat

* Certains prénoms ont été modifiés



Cet article a initialement été publié dans le dossier "Regards sur le travail" paru dans Lutopik n°11. Pour le commander, ou vous abonner, c'est ICI.