Du thé et des glaces au parfum d’autonomie

Agroalimentaire pourrait ne plus rimer avec malbouffe, mauvaises conditions de travail et fournisseurs sous-payés. La Fabrique du Sud à Carcassonne avec ses glaces, ainsi que SCOP Ti à Gémenos avec ses thés et infusions, rassemblent des ouvriers en SCOP, convaincus qu'une autre voie passant par exigence sociale et environnementale est possible. Et ça marche !

« Unilever c'est fini, SCOP Ti c'est parti ! », lançait plein d'émotion le délégué CGT des Fralibs, Olivier Leberquier, au soir de leur grande fête de victoire le 4 juillet 2014. En septembre 2010, la multinationale anglo-néerlandaise annonçait vouloir se débarrasser de son usine de Gémenos (Bouches-du-Rhône), lieu de production des marques de thés et infusions Lipton et éléphant, pour aller maximiser son profit ailleurs en détruisant 182 emplois. Mais Unilever a du faire face à la ténacité des salariés qu'elle voulait mettre au rebut.1336 jours de lutte syndicale et judiciaire ont abouti à un accord historique où Unilever lâche 20 millions d'euros qui permettront de pérenniser la toute nouvelle SCOP Ti.

L'usine fonctionnera désormais en coopérative. C'est-à-dire que « les décisions sont prises par l'ensemble des coopérateurs sous le principe d'un homme [ou une femme, ndlr], une voix » explique Gérard Cazorla, ancien secrétaire CGT du CE de Fralib. Cette usine ne connaîtra plus de patron et plus d'actionnaires. « On n'a pas besoin de tête pensante, on a les mains dans le cambouis, on connaît notre métier » proclame Olivier Leberquier. Un an plus tard, à la date anniversaire de l'accord, les 57 scopistes lancent leur marque. « 1336 », destinée à la grande distribution et « Scop Ti », qui propose des produits bio et locaux.

« Donner du sens à ce que l'on fait »

    A Carcassonne, La Fabrique du Sud partage une histoire similaire et les mêmes préoccupations. Leur usine produisait la marque Pilpa, du leader européen de crème glacé R&R. En juillet 2012, la multinationale anglo-allemande veut se séparer du site et licencier 124 personnes. La lutte s'organise avec l'appui de la CGT.

Le 1er janvier 2014, la production redémarre avec 19 coopérateurs. Mais plus question de faire la même chose que sous l'ère R&R. Christophe Barbier, passé de syndicaliste chez Pilpa à responsable commercial, annonce la couleur de La Belle Aude, leur nouvelle marque : « Pour nous il n'est plus question d'arômes, de conservateurs, de colorants et de sucres ajoutés. Nous voulons faire des produits sains, qui ont du goût ». La SCOP travaille à la structuration de filières exigeantes. Les fruits viennent d'une coopérative du département. Pour l'incontournable vanille, introuvable dans le sud de la France, la SCOP se fournit auprès d'une famille malgache du Gers. « Elle travaille directement avec leurs proches qui cultivent une vanille de première qualité à Madagascar » détaille Christophe Barbier. Chaque produit fait l'objet d'une sélection particulière. « La question de nos emplois est très importante mais on a eu envie d'avoir une considération pour nos produits, de donner du sens à ce que l'on fait » défend Christophe Barbier.

La rupture est identique chez SCOP Ti. Les coopérateurs ont pris le soin de se débarrasser des arômes, colorants et autres exhausteurs de goût laissés en stock par Unilever pour revenir à une « aromatisation naturelle » dans laquelle il n'y a que des fruits et des plantes. A la rencontre d’ethnies minoritaires au Viet Nam, ils sont allés chercher « des thés centenaires d'une grande qualité ». D'autres thés viendront du Laos ou encore de Chine avec l’enjeu de rémunérer les producteurs correctement tout en garantissant un prix accessible pour le consommateur. « On ne veut pas faire des produits réservés à une élite. On veut proposer la meilleure qualité au plus grand nombre » assume Olivier Leberquier.

Un autre système économique

 Pour les infusions, leur volonté est de relocaliser la production. Unilever fait venir le tilleul d'Amérique du Sud. « Il débarquait à Hambourg en Allemagne. Puis il partait à Katowice en Pologne pour être coupé avant de venir chez nous pour être conditionné » fustige Olivier Leberquier. Les scopistes œuvrent à la remise sur pied d'une filière présente historiquement autour de Buis-les-Baronnies, à 170 km de Gémenos. « Il y a 25 ans on cueillait 400 tonnes de tilleul dans les Baronnies, aujourd'hui seulement 10 à 15 tonnes » renseigne Gérard Cazorla. Insuffisant pour satisfaire l'ensemble des besoins de la SCOP Ti qui va se fournir au Maghreb et au Portugal, tout en « favorisant au maximum l'achat de plantes aromatiques et médicinales en France » martèle le président de la SCOP avant d'accuser : « la filière a été détruite par des multinationales comme Unilever ou Ducros ». Cité par Basta !, Nicolas Chauvet, président du syndicat des producteurs de tilleul en Baronnies ne cache pas son optimisme : « Si le projet de la SCOP marche, des personnes qui ne cueillent plus s’y remettront peut-être : ce qui signifie de la taille, de l’entretien, une plus-value paysagère ».

Pour la confection des crèmes glacées à La Fabrique du Sud, difficile de trouver localement le lait requis. « C'est une contrainte majeure par rapport à notre éthique qui veut des produits de la région. Dans l'Aude il y a 32 exploitants mais il ne font que du lait cru qui est directement vendu aux multinationales comme Lactalis [leader mondial du secteur, ndlr] ». En déroulant son argumentaire, Christophe Barbier est soucieux des débouchés des exploitants laitiers, confrontés à une crise des prix : « Le prix du lait est complètement dévalorisé, beaucoup de producteurs travaillent à perte. Les plus petits ferment leur exploitation et leur savoir-faire est perdu. » La Belle Aude se fournit chez l'industriel Sodiaal. A l'avenir, elle espère bien soutenir des producteurs en phase avec ses valeurs. « Il fallait bien démarrer notre activité mais je suis confiant pour trouver un producteur dans la région » conclut Christophe Barbier sur ce sujet.

« Que chaque salarié n'aille pas au travail la boule au ventre »

Le changement de pratiques passe aussi par la façon de travailler et la rémunération. Le salaire minimum chez SCOP Ti est de « 1600 euros net, avec un salaire maximum pour le directeur général à 1900 euros net. Ce qui fait une proportion de 1 à 1,3. Avec Unilever c'était 1 à 210 » affirme Gérard Cazorla. Chez les anciens Pilpa, l'échelle des salaires va de 1250 à 1800 euros net. Soit une proportion de 1 à 1,4.

Dans l'atelier de La Fabrique du Sud, l'ambiance est à la franche camaraderie entre tous, qu'ils soient coopérateurs ou intérimaires en renfort pour assurer les commandes de l'été. La radio crache de vieux tubes. « Du temps de Pilpa, c'était des machines automatisées. Aujourd'hui tout est manuel alors il a fallu apprendre un nouveau métier », témoigne Sandrine qui travaille ici depuis 23 ans. « On n’a plus la même façon de voir les choses. On travaille pour nous. Il faut que ce soit bon et joli à voir » poursuit-elle. Christophe Barbier ajoute : « Dans l'ancienne structure il ne fallait pas de musique, il ne fallait pas rire, il ne fallait rien faire. Ce sont des diktats qui n'ont pas de sens. Un environnement approprié pour avoir du bien-être permet de faire du bon travail. Mais dans la plupart des usines, ce qu'on a connu, il y a des agents de maîtrise qui surveillent le travail. On les appelle les chiens de garde. Si la personne se sent oppressée ça la rendra improductive. Pour nous, le bien-être dans l'entreprise c'est faire en sorte que chaque salarié n'aille pas au travail avec la boule au ventre ». De Carcassonne à Gémenos, chaque ouvrier-coopérateur témoigne de la fierté d'avoir tenu tête à une multinationale pour construire un autre modèle de production, respectueux de l'humain et de l'environnement.

Pierre Isnard-Dupuy


Cet article a été initialement publié dans Lutopik #8. Vous pouvez le commander ou vous abonner sur cette page.

Commentaires

Enfin ! il existe des gens capables, compétents voire courageux pour sortir de notre "emprise" industrielle et aptes à faire de bons produits. Je ne les connais pas, étant dans la région du Rhône, mais j'attends, avec impatience, l'arrivée de ces produits,et non, dans des magasins dits BIO. Par ailleurs, je me suis rendu compte, en lisant l'article, que nos élus n'apparaissent dans aucun cas signalés....

Ajouter un commentaire